"La Faute à Fidel" film réalisé par Julie GAVRAS
Par Myriam MARIN-CELIBERT, mardi 28 novembre 2006 à 21:00 :: LU ET VU SUR LE NET :: #50 :: rss
en salles le 29 Novembre 2006
Rencontre avec Julie Gavras, réalisatrice et scénariste
Comment vous est venue l’idée de La Faute à Fidel?
Il y a une douzaine d’années, j’ai vécu en Italie. Là j’ai rencontré Domitilla Calamai qui deviendra plus tard l’auteur de Tutta Colpa Di Fidel. Quelques années après l’avoir lu, Tutta Colpa Di Fidel me trottait toujours dans la tête : les années 70 vues par une petite fille qui les subit, aucune vérité historique imposée, juste celle d’une enfant d’une dizaine d’années qui voit sa vie bourgeoise et confortable chamboulée par l’engagement politique de ses parents. Je trouvais que c’était là une belle façon de raconter à la fois ces années-là et aujourd’hui. De raconter ma génération. Et de me raconter aussi un peu, tout en restant cachée derrière le livre.
Entre la réalisation de deux documentaires, j’ai commencé à écrire l’adaptation. Le livre se déroulait à Rome, sur quatre années. Je l’ai transposé à Paris et sur une période d’un an. L’âge de la petite fille a été rajeuni car il était important qu’elle soit à un moment de sa vie où les enfants sont encore très tournés vers la famille. Le livre racontait aussi l’histoire d’un divorce, de l’explosion d’une famille, mais je souhaitais surtout m’intéresser à l’impact de l’engagement politique sur la vie de l’enfant.
Comment avez-vous créé le contexte de cette histoire ?
L’incursion du Chili, qui n’existe pas dans le livre, est un élément autobiographique. J’avais onze ans quand mon père a réalisé Missing sur le coup d’Etat de 1973 au Chili. C’est un souvenir très fort pour moi, je crois que c’est le premier film de mon père dont j’ai compris le sens. Aujourd’hui encore, quand je revois des images d’Allende ou du coup d’Etat, je suis émue. Quand il a fallu que j’imagine quel pouvait être l’engagement du père d’Anna, le Chili s’est imposé.
Je me suis beaucoup documentée sur le Chili, l’Espagne, mais aussi sur le féminisme parce que je voulais que la mère ait ses propres centres d’intérêt. J’ai lu en particulier le très beau livre « Paroles d’avortées » de Xavière Gauthier, un recueil de témoignages de femmes ayant avorté avant la loi Veil. J’étais sensibilisée à ces problèmes mais je n’avais pas imaginé tout ce qu’ont vécu ces femmes avant la contra- ception et la légalisation de l’avortement. L’évolution de la condition de la femme a été amorcée par les deux guerres mondiales, mais l’action des féministes au cours des années 70 a déclenché un vrai changement dans les mentalités.
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© Gaumont Columbia Tristar Films France
Ce travail de documentation était important car je voulais que ce soit cet aspect qui reflète les années 70 plus qu’une imagerie stéréotypée : la force des convictions, les engagements me semblaient plus représentatifs de cette époque qu’une maison en plastique hermoformé orange ou des pantalons pattes d’eph. J’ai aussi lu des livres et vu des films sur les enfants. Bizarrement, et je ne saurais pas l’interpréter moi-même, j’ai encore un lien très fort avec l’enfance. Mon documentaire de long métrage, « Le Corsaire, Le Magicien, Le Voleur Et Les Enfants » s’attachait d’ailleurs à une classe de CM1. Peut-être parce que c’est à cet âge que tout se met en place. Grandir est compliqué. Je n’ai toujours pas l’impression d’être à l’âge adulte.
Comment avez-vous choisi vos comédiens ?
Pendant six mois, à partir de janvier 2005, avec Coralie Amédéo, la responsable de casting, nous avons « martyrisé » plus de 400 petites filles ! Et chaque fois que nous devions annoncer qu’elles n’étaient pas prises, c’était douloureux. Nina est arrivée vers le mois d’avril et s’est imposée comme une évidence. Surtout à Coralie. Et à Sylvie, ma productrice, qui trouvait qu’elle avait le charme et la fraîcheur de la petite fille de Zazie de Queneau. Moi j’ai longuement hésité parce que j’avais peur de choisir. Nina n’avait jamais joué et il y avait beaucoup d’enjeux. Elle avait été repérée à la sortie d’une école.
Benjamin, qui joue François, a été un coup de cœur. Je suis tombée sous son charme ! Après avoir parlé avec lui lors de sa première audition, j’étais décidée à le faire revenir. Mais comme il habite en Haute-Savoie, c’était compliqué. Nous les avons donc rattrapés, lui et sa mère, à la station de bus ! Nous l’avons filmé et j’ai décidé que ce serait lui.
Je tenais beaucoup à ce que Julie Depardieu joue le rôle de Marie. Son personnage vient d’une famille bourgeoise bordelaise ce qui, a priori, peut sembler très différent de ce qu’elle joue d’habitude. Mais elle a ce mélange d’une certaine classe et d’une étrangeté qui fait qu’on imagine très bien qu’elle ait fui le carcan familial... Et qu’elle soit une mère un peu dépassée parfois...
Stefano Accorsi tient le rôle de Fernando. Il fait partie d’une nouvelle génération talentueuse de comédiens italiens. J’étais aussi sensible à ce « retour » vers l’Italie, vers le pays d’origine du roman, le pays où j’avais commencé à travailler dans le cinéma... Le travail de casting a aussi été important pour d’autres rôles fondamentaux. Tout d’abord les trois nounous : Filomena, Panayota et Maï-Lahn. Les deux dernières ne sont pas comédiennes et c’est justement leur naturel et leurs accents qui apportent beaucoup au film. Et puis aussi les Chiliens, Pierre et Emilio. Nina les avait surnommés les Laurel et Hardy chiliens.
Comment avez-vous envisagé la construction du film ?
L’expérience des documentaires – et donc du montage - m’a été utile pour le découpage. Avec la chef opératrice, Nathalie Durand, nous y avons beaucoup travaillé en amont. Le dispositif de narration radical du livre devait être respecté : celui d’être toujours dans la subjectivité d’Anna. Nous avons donc réfléchi à comment être toujours dans cette subjectivité non pas par une « caméra subjective » ou à « hauteur d’enfant », mais par une écriture cinématographique qui s’efforce de refléter les sentiments d’Anna. Ainsi, dans la première période de l’histoire, alors qu’Anna vit encore dans son monde bourgeois, confortable et fait d’habitudes, nous avons privilégié les plans larges, souvent fixes, comme des tableaux avec Anna au centre de son monde. Alors que le fil de l’histoire se déroule et qu’elle subit les changements qu’elle rejette, alors qu’elle s’oppose à ses parents, nous l’avons isolée dans le cadre et privilégié le champ, contre-champ pour accompagner sa situation d’affrontement ou d’observation.
Quelle a été votre approche de la direction d’acteurs ?
Je dirigeais des comédiens pour la première fois et c’était certainement ce que j’appréhendais le plus. Cela a été une expérience enrichissante car je me suis retrouvée avec deux comédiens dont la méthode de travail est très différente. Stefano a besoin de beaucoup parler de son personnage, de son héritage, de son métier, de ce qu’il allait faire. Julie, quant à elle, est beaucoup plus instinctive.
Pour les enfants, c’était encore différent. Avec Nina, je travaillais au coup par coup, scène par scène, plan par plan, de façon hyper directive, que ce soit pour les gestes ou pour marquer un regard. Les adultes ont forcément plus de propositions. Nina a ses propres gestes, ses propres expressions qui se retrouvent dans le film. Enfin, avec Benjamin, c’était parfois plus compliqué. Il n’a que six ans et il déborde d’énergie. Dire que je le dirigeais serait exagéré... L’expérience acquise sur mes documentaires avec les enfants m’a été très utile. A certains moments, j’étais sur leur dos, on les faisait répéter, on refaisait des prises... Il a fallu instaurer un rapport d’affectueuse autorité.

© Gaumont Columbia Tristar Films France
Je connais Sylvie Pialat, la productrice, depuis bien longtemps. C’est elle qui m’a dit que Julie Gavras avait pensé à moi pour un rôle dans ce film. La première chose qui m’a séduite dans le scénario, c’est cette petite fille perdue, qui se cramponne autant qu’elle le peut à son confort. La révolution, la politique, les rêves de liberté, elle n’en a rien à faire. Ses parents vivent leur révolution mais elle ne les comprend pas et se révolte. Ce qu’elle veut, elle, c’est ne plus changer de nounou et ne plus voir sa maison rétrécir ! Elle pourrait être considérée comme une égoïste ou une réactionnaire, mais elle est simplement bouleversante. Son histoire est à contre-courant des bons sentiments en vogue, et le film n’en est que beaucoup plus authentique et sincère. Rien que pour cela, le projet en valait déjà la peine.
Le film se déroule à une époque forte qui déclenche un changement radical chez une famille moyenne. Dans le film, c’est la politique et la libération de la femme qui entraînent ces bouleversements. Ce sont des facteurs sociaux datés. Par contre, le sentiment, le désarroi et la colère que provoquent indirectement ces changements chez Anna sont intemporels. Aujourd’hui, cela pourrait être le chômage, une mutation ou un divorce. La force du film est là : sur une époque emblématique qui nous renvoie aussi à ce que notre société est devenue, le film parle d’abord de sentiments intimes qui trouvent un écho profond en chacun de nous. C’est l’histoire d’une petite fille à qui on ne donne pas toutes les clefs pour comprendre. Elle est beaucoup plus évoluée que ce que pense son entourage et elle va essayer de se faire une idée de ce qui se passe, mais cette idée sera fausse. J’ai trouvé touchant qu’elle n’ait rien à elle et soit sans arrêt en réaction défensive par rapport à son environnement. Julie Gavras a parfaitement su capter ce thème et le placer à un niveau qui dépasse l’époque dans laquelle il est raconté. Ce film nous pousse aussi à nous questionner sur ce que nous transmettons.
Enfant, j’avais moi aussi l’impression qu’on me prenait pour une idiote et qu’on ne me disait rien. Mon père n’a pas toujours été présent et j’ai essayé de compenser avec ma mère. Je m’intéressais à ses copines dépressives, même si je n’y comprenais pas grand-chose ! J’étais donc un peu comme Anna, moins cramponnée à mon confort - mais qui sait comment j’aurais réagi face à une rupture brutale du quotidien ?
Marie est une jeune mère qui essaie de concilier l’exigence qu’elle a de l’éducation de ses enfants et la conduite d’une vie de femme. L’irruption de conscience dans la vie de son mari va elle-même la conduire à s’engager, d’abord à ses côtés, puis au service de ses propres causes à elle. Je l’ai vue comme une jeune femme honnête, pleine de doutes, qui est aussi le fruit de la culture de l’époque. Elle est issue d’une famille conservatrice qui sent un peu la naphtaline ! Je devais la faire exister à la fois en tant qu’épouse, en tant que mère et en tant que femme, et c’était intéressant parce que le scénario était très bien fait.
J’aborde toujours mes rôles de façon instinctive. Je fais confiance au metteur en scène et je réagis à mes partenaires. Je n’essaie jamais d’intellectualiser ou de construire une composition. J’admire ceux qui peuvent faire cela, mais ce n’est pas mon truc. J’essaie de ramener le personnage à ce que je suis. On ne va pas avoir recours à la chirurgie esthétique, changer ses yeux et sa voix, pour être quelqu’un d’autre ! Avec Marie, je n’ai pas vu un personnage, mais une femme qui me ressemblait, même si a priori, trente ans plus tard, je n’agirais pas comme elle vis- à-vis d’une enfant.
Julie Gavras savait ce qu’elle voulait. Elle avait une vision très claire de ce qu’elle souhaitait faire passer et de la manière d’y arriver. Elle n’hésitait pas à nous dire si nous n’étions pas dans le ton. J’aime ça. Nous autres comédiens, sommes des instruments au service d’un chef d’orchestre. Parfois, j’étais obligée de me fier à elle parce que je ne saisissais pas toujours précisément ce qu’elle cherchait, mais je l’ai compris en découvrant le film terminé. J’avais de bons espoirs sur le film, mais il les a vraiment dépassés. Julie restitue très bien la solitude de cette enfant. Anna est obligée de trouver les réponses par elle-même. C’est un aspect que je n’avais pas très bien cerné pendant le tournage. Le film gagne encore en puissance, il vous interpelle sur ce que vous avez vécu vous-même et sur votre manière de faire avec les enfants. Je n’en ai pas encore mais je sais déjà que je ne ferai pas comme ces parents. J’essaierai de répondre clairement à leurs questions et à leurs angoisses pour qu’ils trouvent plus facilement leur voie. Je ne dis pas que j’y arriverai, mais j’essaierai ! Ce film renvoie à la fois à l’enfant que l’on a été et à l’adulte que l’on est devenu. C’est quelque chose qui nous parle à tous.
Stefano Accorsi m’a fascinée. Il est tout ce que je ne suis pas. Il fait du sport, il a arrêté de fumer, il est calme ! Nous nous sommes très bien entendus ! Non seulement c’est quelqu’un qui prend son travail au sérieux, mais il est en plus très humain. Il dégage une espèce de sérénité que j’envie.
Nous avons beaucoup répété ensemble et avec la petite Nina, mais sans essayer de composer une famille. Chacun était lui-même et cela a très bien fonctionné. Nina possède ce qu’on appelle la grâce. Elle ne sait pas ce qu’elle fait, et pourtant elle y arrive ! Elle a un regard, une énergie, un éclair de vie dans les yeux. Nous nous sommes tout de suite entendues. Elle n’est jamais dans la minauderie, à l’inverse de ces enfants toujours mignons qui ont l’air de sortir d’une pub. Elle n’essaie pas de séduire, elle est elle-même. Elle pouvait refaire vingt prises avec la même intensité, la même tension. Les adultes essayent de survivre alors que les enfants vivent ! J’aime leur force tranquille. Ils n’ont rien à prouver. Nina possède cette énergie, cette vibration que j’aime tellement dans la musique, cette note tenue qui vous porte.
Je dois avouer que j’ai un faible pour les scènes d’affrontement. L’une d’elles m’opposait à Nina et nous avons dû refaire de nombreuses prises parce que Julie trouvait que je bougeais trop les traits de mon visage, mais je suis ainsi ! J’ai essayé de me tenir...
Les mots me manquent parfois et j’ai du mal à expliquer tout ce qui me touche. Ce film m’a souvent émue. Je me suis retrouvée dans cette petite fille perdue en recherche d’elle- même. Souvent, j’ai l’impression d’être encore comme Anna, perdue, sans réponses. Ce film fait du bien. Au-delà de ce qu’il raconte, il donne quelques pistes, il pose les bonnes questions. La Faute à Fidel gardera en moi une place à part.

Gaumont Columbia Tristar Films France
Fernando par Stephano Accorsi
Lorsque j’ai rencontré Julie Gavras, elle m’a présenté le scénario qu’elle avait écrit, et le courant est tout de suite passé. Au-delà du sentiment humain, j’ai aussi ressenti son implication et la nécessité qu’elle avait de raconter cette histoire, qui n’a pourtant rien d’autobiographique. J’ai lu le scénario le lendemain et j’en ai tout de suite aimé le ton, le propos et la cohérence. Bien que se déroulant à une époque que je n’ai pas connue, il me parlait. Ce que vivait cette enfant m’a rappelé ce que j’avais moi-même éprouvé. Je crois que nous sommes nombreux dans ce cas, mais Julie avait trouvé un bon moyen de le partager. Elle connaît et comprend très bien la dynamique de l’enfance.
Son projet avait une dimension qui dépassait la simple anecdote d’une famille qui change radicalement de vie. La Faute à Fidel parle de ce que l’on ne dit pas aux enfants, de tout ce qu’ils comprennent et de tout ce qu’ils imaginent lorsqu’ils manquent d’informations. J’ai vraiment été ému par cette enfant dont la vie est bouleversée et qui se retrouve perdue face à des adultes qui ne savent pas toujours non plus où ils en sont!
Fernando, mon personnage, est un jeune père, un jeune mari, qui doute et se pose des questions sur sa vie. Il est déterminé et confiant dans le pouvoir de la politique. Il est convaincu que l'on peut faire changer les choses, ce qui ne l’empêche pas d’être pragmatique. Même s’il a des idéaux, ce n’est pas un idéaliste. Il reste concret. On le découvre à une période charnière de sa vie, alors qu’il est en train de régler des comptes avec son passé, notamment sa famille. Il est issu d’une petite noblesse espagnole dont il ne partage pas les valeurs. Il croyait y avoir échappé en vivant en France, mais son histoire le rattrape. Quand sa sœur est obligée de fuir l’Espagne parce que son mari a été tué par la police, il prend réellement conscience de ce qu’est la dictature de Franco. C’est un électrochoc dans sa vie, une secousse qui va l’ébranler lui et sa famille. Il va changer, s’engager, se battre. C’est à la fois beau et risqué. Abandonner un travail sûr qui rapporte de l’argent pour des idéaux quand on a une famille et des enfants, c’est un choix important, une révolution. J’ai aimé ce personnage parce que sans être parfait, il va jusqu’au bout.
Le début des années 70 a été un moment important dans le monde entier. Peut-être l’Espagne et le Portugal, encore sous dictature, ont-ils été les moins frappés des pays d’Europe. Ce courant mondial, ce mélange d’espoir et de révolution était un écrin idéal pour cette histoire. D’un seul coup, on dépasse le petit drame bourgeois de cette famille. Il y a un grand parallèle entre la vie intime et un moment très précis de l’Histoire. Comme si l’évolution de l’homme était liée à tout ce qui se passe autour et vice versa. A cette époque-là, cette notion était nouvelle et très excitante. Je crois que depuis, on l’a perdue. Qui aujourd’hui serait capable de renoncer à son petit confort pour une idée ?
Pour moi qui suis italien, l’idée de jouer un Espagnol n’était pas évidente, mais j’ai approché le personnage en travaillant sur les deux langues du film, le français et l’espagnol. J’ai aussi travaillé avec un coach qui m’a apporté beaucoup de repères par rapport à la culture espagnole. J’ai lu des livres pour savoir comment était vue la dictature franquiste. J’ai également beaucoup parlé avec Julie Gavras. A chaque fois, nous passions de jolis moments autour des thèmes du film. J’avais d’abord envisagé le personnage plus dur mais en parlant avec elle, je l’ai humanisé, fragilisé. Avant tout rôle, il n’y a que deux choses à faire, c’est discuter et essayer. Jouer est un métier que l’on ne peut pas faire en théorie. C’est en pratiquant en situation, face à ses partenaires, que l’on se rend compte si les choses marchent ou pas.
Avec Julie Depardieu, tout a été très simple. Nos personnages forment un couple important dans le film mais ils sont d’abord vus par le regard de l’enfant. Avec Julie, l’approche a été très concrète. Nous avons créé un lien, une vraie complicité qui nous permettait de jouer toute la gamme de cette vie de couple. Le plus difficile était de donner une atmosphère d’intimité authentique, surtout lorsque nous n’avions que des choses quotidiennes à accomplir. Il est plus facile de passer pour un couple lorsqu’on s’affronte ou lorsqu’on s’embrasse ! Mais faire exister la normalité exigeait un rapport de famille, une atmosphère capable d’expliciter le fait qu’on est plutôt un dimanche matin qu’un lundi soir. Avec l’évolution du rapport avec la petite Anna, c’est peut-être ce qui a été le plus subtil à trouver. Il ne s’agit pas de la seule évolution du personnage, mais surtout du rapport à l’agacement ou à la compréhension qu’il peut avoir pour ce que sa fille est en train de vivre.
Avec Nina, le travail passait aussi par un rapport ludique. Je m’amusais avec elle et nous sommes devenus assez proches. Nous avons aussi parlé. Mais le lien prédominant pour elle était celui établi avec Julie Gavras. Nina est de toutes les scènes et cela demandait un rapport très fort avec le metteur en scène, fait de complicité mais aussi de tenue. Julie a su doser la douceur et la fermeté.
Tout au long de l’histoire, l’évolution des personnages est réelle. Ils changent physiquement, psychologiquement, les uns par rapport aux autres mais aussi par rapport à eux-mêmes. Pour ma part, Fernando devient de plus en plus naturel, il apporte de la couleur dans sa vie et dans la maison. Porter tous ces vêtements très marqués m’a amusé. On se rend compte que ce qui était tendance à une époque peut faire rire assez rapidement ! Sur l’instant, il faut être sincère. Pour le reste, on fait des photos et on jugera quelques années plus tard ! Le film porte aussi un regard tendre sur une période riche d’espoirs et de tentatives et cela donne parfois des choses assez drôles.
Dans sa manière de diriger, Julie Gavras est très présente. Elle communique bien. Elle a un vrai regard sur les comédiens et sait tout de suite si on est dans la bonne direction. Je suis toujours fasciné par un metteur en scène qui possède complètement son sujet et sa matière. Il y a alors cette petite énergie en plus, cette petite magie – comme un secret qu’on ne peut pas identifier mais que l’on ressent. Avec elle, je l’ai sentie dès la première scène.
Je tourne de plus en plus en France et j’en suis heureux. J’habite maintenant ici et j’ai choisi de tourner un peu moins en Italie. En France, le cinéma est pris au sérieux, on produit beaucoup dans un système qui valorise tout le potentiel artistique. C’est une vraie force. Le public français est aussi très cinéphile et curieux et la critique est plutôt constructive, ce qui n’est plus le cas en Italie.
Pour moi, La Faute à Fidel restera une excellente expérience humaine, enrichissante, mais aussi une petite plongée vers un univers que l’on ne quitte jamais vraiment et où la plupart de nos clefs sont enfouies : l’enfance.

Anna par Nina Kervel
Un jour, à la sortie de l’école, une dame m’a donné une feuille pour Maman. La feuille décrivait le personnage d’Anna et cela me correspondait sur beaucoup de points ! Je n’avais jamais fait de casting et je n’en avais même pas eu l’idée, mais j’aime bien le cinéma. Avec Maman, on a décidé d’essayer. J’ai eu des textes à apprendre. Des fois je récitais, des fois il fallait improviser. J’étais un peu inquiète parce que je disais mes textes normalement et que je pensais que ça ne suffirait peut-être pas. Après ces séances, je retournais jouer avec mes copines et j’oubliais. Quand les gens du casting me rappelaient, je réapprenais mes textes, j’y retournais et j’espérais à nouveau.
Un soir, Julie Gavras est venue à la maison pour m’annoncer que j’avais été choisie. J’étais contente parce que, depuis le début, j’avais quand même travaillé beaucoup et que c’était une aventure qui n’arrive pas souvent. Après, il y a eu les grandes vacances, puis la rentrée scolaire et à la moitié de septembre, je suis partie pour tourner.
Avec Maman, on a lu le scénario mais je n’ai pas tout compris. Ce que j’ai retenu, c’est l’histoire d’une petite fille qui n’aime pas les changements. Elle habite dans une grande maison, elle adore les princesses et un jour, ses parents partent au Chili. Sa cousine et sa tante débarquent parce que son oncle est mort. La vie change complètement. Ils décident de déménager dans un petit appartement. Et moi, je n’aime pas ça. Parce qu’entre le mariage et les gens bien habillés, et les Chiliens barbudos qui traînent et fument tout le temps dans la maison, c’est dur pour une petite fille ! Après, elle s’habitue.
Moi, si mes parents décidaient de tout changer comme ça, je crois que je ne serais pas contente non plus. Je pense que les parents du film aiment leur fille mais ils sont un peu bêtes de tout changer. Ils ne s’occupent pas vraiment d’elle, ils l’oublient parce qu’ils sont dans leurs histoires de grands. Ils changent tout le temps de nounou sans la prévenir. C’est vrai que dans le film, je n’ai pas un caractère facile non plus !
La première scène que l’on a tournée était celle du mariage. Je regardais beaucoup la caméra. Pourtant, on m’avait dit de ne pas la regarder. Après, je me suis habituée et je ne l’ai plus regardée, je l’ai oubliée.
J’ai découvert qu’un film, c’était des petits bouts qu’on colle pour raconter une histoire. On refaisait les scènes jusqu’à ce que Julie soit contente. Julie est très gentille. Elle ne m’a pas souvent grondée. Elle m’expliquait bien les choses. J’aimerais bien continuer à la voir souvent, rester amie avec elle. Au début, je répétais toujours la même chose et j’écoutais Julie mais après, je me suis aperçue qu’on pouvait proposer des choses. On n’avait pas le droit de regarder ce qui venait de se tourner, Julie ne voulait pas pour qu’on reste naturels.
Je me suis super bien entendue avec Stefano. On s’amusait. Il était vraiment gentil sauf qu’il était souvent en train de réviser ses textes ! Des fois, avec Benjamin, mon petit frère du film, on allait fouiller dans sa loge. On trouvait des petits mots d’amour qu’il écrivait pour sa femme ! Quand il arrivait, on allait se cacher, mais il nous trouvait toujours!
Avec Julie Depardieu, on a bien parlé aussi mais elle mettait longtemps à se préparer dans les loges alors on avait moins de temps pour jouer. Sinon, c’est la première fois que j’avais un petit frère, Benjamin. C’est épuisant ! Il courait partout, il n’arrêtait pas de m’embêter ou de faire des bêtises !
Pour moi, ce qui était dur, c’était les textes à apprendre et la concentration. Je travaillais avec une coach, Nouma, qui me faisait réviser mes textes. Quand je ne les disais pas bien, elle me disait « Nina, tu n’es pas concentrée, on recommence ». C’est vrai que des fois, je n’étais pas concentrée. Quand je répétais avec Benjamin, il me regardait comme un poisson ! Des fois, je devais pleurer. Mais à quoi penser pour y arriver ? Je n’y arrivais pas, alors on refaisait la scène. Pour réussir, j’ai imaginé que mon chat se faisait écraser. Il y avait un autre truc difficile, c’était les vêtements. Je déteste la laine bouillie ! Les cols roulés me grattaient, les chaussettes aussi. J’avais chaud avec ma chemise blanche plus mon gros gilet, mon gros manteau. Au studio, il faisait toujours trop chaud.
Tout le reste était super. L’ambiance était géniale et je me suis bien amusée avec toute l’équipe. Avec ce film, j’ai vécu avec plein d’adultes et j’ai eu d’autres parents. Ça m’a montré d’autres choses ! Plus tard, peut-être que je serais comédienne, mais je termine d’abord mes études et si je passe des castings et que je suis refusée, après le trentième, je laisse tomber ma carrière !

INTERVIEW
L'interview : la faute à... Julie Gavras !
C’est mûrement réfléchi que le projet de passer enfin à la réalisation se concrétise pour Julie Gavras (dont on ne présentera pas ici le célèbre papa réalisateur), puisqu’il aura fallu pas moins de sept ans pour que La Faute à Fidel voit le jour sur nos écrans...
Pourquoi filmer le point de vue d’une petite fille ?
Je trouve que ces années-là sont des années très compliquées à évoquer, pour plein de raisons : parce que ceux qui les ont faites sont encore là, que certains sont encore fidèles et d’autres bien loin des aspirations de ces moments-là qui ont été analysées voire sur analysées, etc. Et donc utiliser la subjectivité de quelqu’un et qui plus est d’un enfant, ça permettait de ne pas vouloir être absolument véridique. Non pas historiquement parce qu’on est resté très proche de l’époque, mais ça donnait un autre regard sur ces années-là. C’était un peu le regard de ceux qui ont subi ces années-là et non de ceux qui les ont faites comme on peut le voir souvent.
Est-ce que ce n’était pas aussi un moyen de s’exprimer plus librement pour un premier film ?
C’est-à-dire que forcément, c’est un thème qui m’intéresse. Je fais partie de la génération d’après, même si je suis un peu plus jeune que le personnage d’Anna. Cette génération qui ne s’est pas engagée, qui est plutôt cynique vis-à-vis du monde, avec tout de même une forme d’admiration pour la génération d’avant. Et donc avec cette histoire, ça me permettait de soulever toutes ces questions.
Pourquoi parler du Chili et de l’Espagne pour raconter tout ça ?
A l’origine de tout ça il y a un roman, quand même ! Un roman italien que j’ai beaucoup trahi dans l’adaptation, mais qui reste fidèle pour son premier tiers... L'histoire d'une petite fille bourgeoise avec un père espagnol, que les événements en Espagne vont le faire s’engager à son tour... Donc là je ne me suis pas beaucoup fatiguée ! J’ai pris ce qu’il y avait dans le livre. Et en ce qui concerne le Chili, c’est certainement la chose la plus proche pour moi... Mon père a réalisé un film qui s’appelait Missing, et à ce moment précis, j’avais onze ou douze ans et donc j’étais plus en âge de comprendre ses films. Parce qu’à sept-huit ans, Z ou L’aveu, ça reste quand même un petit peu obscur…
Ce film raconte l’histoire d’une éducation, est-ce que celle du film ressemble à la vôtre ?
Non, c’est très différent parce qu’il y a quelque chose de très fort dans l’histoire qui est la rupture, c’est-à-dire qu’on a un avant, une vie organisée d’une certaine façon et un grand changement, un grand bouleversement dans la vie de cette enfant de neuf ans. Pour moi, il n’y a jamais eu de rupture. Avant que je naisse, mes parents faisaient déjà du cinéma, ils ont continué après. Je n’ai pas changé de maisons comme ça, j’ai eu la même nounou pendant deux ans. Après forcément le roman m’a intéressée avec toute cette complexité du rapport de l’enfant avec la politique.
Comment avez-vous travaillé avec la petite Nina ?
En fait, je ne lui ai expliqué tout ce qui tourne autour du cadre politique de l’histoire, car elle a une jeune grand-mère très impliquée dans ces années-là qui s’en est chargée. Mais je pense que la grande chance qu’on a eu, c’est d’avoir le temps. Quand on a dans son rôle principal une petite fille, il faut avoir le temps de la trouver, et ensuite le temps pour la filmer. En fait, Nina, qui joue Anna, n’est pas arrivé tout de suite, seulement au bout de deux ou trois mois de casting. Ce qui finalement était bien, car ça m’a permi d’affiner un peu ce dont j’avais envie. En terme de jeu, c’était assez vite évident qu’elle était bien. Après, j’avais un peu l’angoisse qu’elle ne tienne pas les six semaines de tournage. Donc je l’ai fait beaucoup revenir pour tester un peu sa résistance, et elle s’en est très bien sortie. Je sais, j’ai l’esprit un peu sadique !
Pouvez-vous nous parler de votre choix de comédiens autour de la petite Nina ?
Pour Julie Depardieu, je sais qu’elle n’aime pas beaucoup qu’on dise ça, mais j’aime beaucoup son jeu. J’aimais beaucoup l’idée de lui faire jouer autre chose. Parce que je pense que c’est vraiment un rôle très différent de ce qu’elle a fait jusque là : une maman dans une famille bourgeoise. Cela m’amusait beaucoup, d’ailleurs, de lui faire enlever ce qu’elle met d’habitude pour ces habits-là très bourgeois années 1970. Et Julie, quand on la voit, on se dit tout de suite que forcément ce n’est pas possible qu’elle n’ait pas quitté un jour sa famille bordelaise, et qu’un jour elle fera sa révolution.
Et pour Stefano Accorsi, ça n’est pas mon idée, c’est celle de Dominique Besnehard qui était à l’époque l’agent de Julie et de Stefano. Je le connaissais en tant que fan du cinéma italien et j’ai trouvé que c’était une très bonne idée. En plus pour moi, il y avait un petit lien sentimental vu que le roman était italien et donc ça avait un sens, en tout cas. Et pour interpréter un espagnol, ça n’était pas un problème pour lui car quand il parle français, il a juste un accent du sud de l’Europe. Ça me plaisait beaucoup !
Et quels sont vos projets ?
Eh bien, déjà de le sortir celui-là, de m’en débarrasser ! Je vais essayer de me lancer dans autre chose et on verra !...
Propos recueillis par Laetitia Heurteau (Sarlat, novembre 2006)
Source : http://www.commeaucinema.com/
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